Parmigiani Fleurier : Quand l’horlogerie a rendez-vous avec l’architecture

Publié le : 12/06/2018
Catégories : ACTUALITES , PARMIGIANI FLEURIER

Pour l’architecte d’intérieur Thierry Conquet, intervenir sur un espace ou sur un objet obéit au même processus de conception. Collaborant depuis plus de quinze ans avec l’un des horlogers les plus réputés au monde, Michel Parmigiani, il veille à la cohérence de ses montres avec l’univers de la marque. En dessinant notamment les boutiques, le mobilier, les vitrines, les présentoirs et les écrins Parmigiani Fleurier.

Propos recueillis par Hervé Gallet

La boutique Parmigiani Fleurier au Jardin du Palais  Royal à Paris

Vous dirigez un cabinet d’architecture intérieure qui conçoit des espaces professionnels, des maisons, des appartements, des boutiques, des meubles, comment en êtes-vous arrivé à travailler sur des montres ?

Thierry Conquet : L’univers de l’horlogerie suisse a toujours rempli les trois-quarts de mon temps. Par goût professionnel ou tout simplement personnel, j’ai collaboré avec plusieurs marques à différents niveaux : design, graphisme ou architecture. J’aime bien créer des mondes qui vont du bâtiment à l’objet, avec une écriture spécifique qui m’est propre mais qui devient celle de la marque pour laquelle je travaille.

J’ai été contacté par Parmigiani Fleurier, alors toute jeune maison horlogère qui réfléchissait à son expansion, pour concevoir un environnement-produit de base : un écrin, une vitrine, un présentoir… puis l’idée d’un mobilier destiné aux expositions et aux salons professionnels est apparue, puis un concept de shop-in-shop et une première boutique. Ensuite sont arrivés l’aménagement du siège social, la création des bureaux des filiales, etc. En fin de compte, il s’agit d’un univers complet, qui reflète les valeurs de la marque et qui aide le consommateur à comprendre l’identité de celle-ci.

L’intervention sur le produit lui-même est apparue naturellement, comme l’aboutissement de la cohérence de cet univers. L’anniversaire des vingt ans de la marque en 2016, et le projet de "relancement" des deux lignes majeures, Toric et Kalpa, furent sans aucun doute déterminants.

La boutique Parmigiani Fleurier au Jardin du Palais  Royal à Paris

Votre nom est associé à celui d’Andrée Putman. Quelle influence a-t-elle eu sur votre travail ?

T.C. : Durant dix années auprès d’Andrée, j’ai collaboré à de nombreux projets très divers : boutiques, hôtels, bureaux, mobiliers, objets, textiles, etc. C’était une femme de paroles, riche de plusieurs cultures, les mots étaient choisis et sa diction les rendait aiguisés comme des lames de rasoir. Mon rôle était de les transformer en dessin avec autant de rigueur et de précision que son langage me le dictait. Lors de nos discussions, souvent drôles et animées, j’avais le sentiment qu’elle ouvrait des portes, sur notre mode de vie, sur l’art, sur notre perception du monde et de l’être humain. Je ne peux concevoir mon travail aujourd’hui sans l’aide de ses mots : Comment dire, comment nommer, comment définir pour s’approcher de la vérité. Les phénomènes de conception empruntent des chemins propres à chacun, mais pour moi qui suis un dessinateur, c’est par le verbe, et je dois cette habitude à ces longues années de partage avec Andrée.

Quels sont les points communs entre la conception de l’architecture intérieure et la création d’une montre ?

T.C. : Je crois qu’un travail de création, quel que soit le sujet, découle d’une double notion : l’usage et le sens. On ne peut pas envisager l’un sans l’autre. Ma réflexion sur un espace, ou bien sur un objet, correspond à un processus de conception identique. Seule l’échelle permet de lui offrir une identité plus ou moins forte. On dit souvent que l’architecture intérieure, par rapport à l’architecture, se concentre sur le détail car sa perception survient au niveau de l’usage et de l’instant. Le processus est similaire quand on passe de l’architecture intérieure à l’objet. Le geste est identique. La montre est un objet à part qui calcule le temps qui passe. Son usage s’inscrit dans l’instant, et pourtant sa pérennité est indissociable de son usage. C’est ce qui me passionne !

De quelle manière collaborez-vous avec Michel Parmigiani ?

T.C. : Michel Parmigiani conserve en lui 250 ans d’histoire horlogère. Son métier premier - restaurateur de garde-temps anciens -, auquel s’ajoutent près de cent pièces exceptionnelles de la Collection de la Fondation de Famille Sandoz, fait de lui un "savant" de l’horlogerie comme je considère qu’il en existe fort peu aujourd’hui. Mon rôle au côté de Michel se place donc sous le signe de l’humilité. J’ai cependant une expérience d’un certain nombre de marques de luxe et je reste convaincu qu’une grande marque est un regard sur le monde. Michel est le personnage central de cette aventure et sa vision sur l’univers qui l’entoure donne une âme à cette marque. J’admire ce qu’il a su construire avec détermination et j’accompagne cette vision avec mon savoir professionnel, mon profil culturel de créatif "multi-tâches" et ma passion pour la haute horlogerie. Nous nous côtoyons depuis plus de quinze ans et si je devais trouver un mot qui qualifie notre relation, je dirais que c’est la bienveillance.

Michel Parmigiani et Thierry Conquet

Comment définissez-vous le design des derniers modèles Parmigiani présentés au SIHH 2018 ?

T.C. : On parle de la ligne Kalpa, dont c’est l’année du "renouveau". La Kalpa est la première montre de forme tonneau dessinée et conçue par Michel Parmigiani en 1998. C'est le produit qui porte en lui tous les codes qui font la singularité de la marque. Ces différents signes distinctifs (forme du boîtier, ergonomie et accroche des cornes, dessin du cadran, des aiguilles et des index) font que l'on reconnait facilement cette montre parmi toutes les autres.

Il convenait donc de respecter ce concept datant de la fin des années 90. Michel Parmigiani développait à cette époque une histoire originale autour d'un "mouvement de forme" et de la conception d'une boîte adaptée à la forme "tonneau" de ce mouvement. C'était extrêmement novateur et identitaire.

Notre approche fut donc de respecter le concept initial, développer une gamme complète et cohérente, tout en apportant une nouvelle modernité à ces différents signes.

En premier lieu, l'ajustement entre boîte et mouvement a été repensé de telle manière que l'assemblage du contenant et du contenu soit optimal. Il en résulte un redimensionnement de la montre et de la lunette, calé sur les proportions du nombre d'or si chères à Michel.

Ensuite, les lignes de tension de la boîte intègrent aujourd'hui l'accroche des cornes créant ainsi une fluidité visuelle beaucoup plus énergique qu'auparavant. L'ergonomie, très subtile, s'en ressent dès que l'on pose cette montre à son poignet. La couronne, redimensionnée elle aussi, offre un confort d'utilisation renouvelé.

Puis les cadrans ont été repensés dans le même esprit que le travail effectué l'année passée sur la gamme Tonda : privilégier la hiérarchie de lecture des informations, éliminer les superpositions ambigües, et valoriser le savoir-faire exceptionnel de la manufacture dans ce domaine particulier.

On le voit, comme en architecture, le dehors et le dedans, l'usage et le sens sont intimement liés, pour ne faire qu'une seule et même notion.

Parmigiani Fleurier - Montres Kalpagraphe Chronomètre et Kalpa Hebdomadaire

Quel a été votre influence sur le design de ces montres ?

T.C. : Parmigiani Fleurier dispose d’un département Produit parfaitement structuré et très performant, sans doute un des meilleurs de la région. Designers, ingénieurs et horlogers collaborent avec Michel Parmigiani lors de toutes les étapes de création et de réalisation. La Direction Artistique dont je suis responsable s’investit au cœur de cette équipe dans chacune des phases traversées, avec une mission précise : veiller à la cohérence entre la montre et la marque. Etant designer, j’observe attentivement les signes qui pourront marquer et séduire - c’est le but ! - le consommateur. Je dois m’assurer par ailleurs que les valeurs d’excellence et le niveau de qualité perçue que doit exprimer chaque montre Parmigiani, sont bien lisibles.

Un architecte d’intérieur pourrait-il "conseiller" utilement un horloger lors du dessin de certains composants du mouvement d’une montre ?

T.C. : Pourquoi pas ? La réciproque est également possible. Nous avons eu cette discussion avec les équipes du département Produit lors de la conception d’un mouvement squelette. L’équilibre entre l’ombre et la lumière figurait au cœur de ce projet particulier, afin que celui-ci reste raffiné et identitaire.

La question des finitions et des apparences rejoint l’activité de l’architecte. L’échelle est certes différente, mais le ressenti devant l’azurage d’un cadran de montre ou le diamantage d’un guichet de date, sont pour moi tout à fait comparables avec la granulation d’un enduit de chaux sur la façade d’un bâtiment ou le chanfrein d’un plateau de table. Le "ressenti" est un paramètre important en architecture, il repose autant sur le geste de l’architecte que sur la culture personnelle de celui qui regarde. La problématique du mouvement squelette rentre dans le même type de questionnement.

Collaborer avec des horlogers travaillant dans l’infiniment petit et sachant loger un mécanisme miniature dans un minuscule boîtier vous a-t-il déjà donner des idées en termes d’architecture ?

T.C. : Oui, mais je ne suis pas le premier dans ce cas : j’ai eu le privilège de pouvoir rénover une maison de Le Corbusier à la Chaux-de-Fonds. Une première fois en 1986 aux côtés d’Andrée Putman, puis à nouveau en 2011 avec mon associée Martine Cazes. Il s’agit de la "Villa Turque", œuvre de jeunesse du Corbusier et sa toute première maison en béton armé. En travaillant sur les plans originaux de 1916, j’ai constaté à quel point le jeune Charles-Edouard Jeanneret (le vrai nom du Corbusier) avait conçu ce projet comme un mouvement de montre. Rien d’étonnant à cela car sa formation de base était celle de décorateur horloger. Il connaissait le métier ! Cette maison est un bonheur, les territoires et les trajectoires de l’occupant se comprennent avec le mouvement du soleil et le rythme des saisons. Une sorte de cadran solaire, en fin de compte, à l’échelle de la vie quotidienne. De plus, on comprend l’intérieur en regardant l’extérieur, tout en conservant une classe et une élégance dignes de son propriétaire.

Vous voyez que lorsque l’on parle de "mouvement de forme dans un boîtier de forme" pour la Kalpa 2018 de Parmigiani, je ne suis pas loin de cet exercice architectural. Michel Parmigiani dit avoir hésité dans sa jeunesse entre l’architecture et l’horlogerie. C’est tout dire !

La boutique Parmigiani Fleurier à Miami

Michel Parmigiani fait souvent référence au nombre d’or et à la suite de Fibonacci. De quoi s’agit-il exactement ? En quoi ces notions mathématiques influent-elles votre travail dans le domaine de l’horlogerie et de l’architecture intérieure en général ?

T.C. : Je crois que c’est Euclide, dans ses "Eléments" qui a défini d’une manière presque parfaite ce qu’est le nombre d’or : "D’un point de vue géométrique, la section dorée est celle qui coupe un segment en deux parties inégales, dont la plus grande est dans le même rapport au tout, que la plus petite à la plus grande." Euclide nomme ce découpage "proportion de moyenne et d’extrême raison", une formule qui me semble s’adapter parfaitement au travail de recherche de Michel et à l’identité des montres créées. Quant à Fibonacci, il s’agit d’un mathématicien italien du XIIIe siècle qui a défini une suite de nombres qui, en se divisant l’un par l’autre, donnent un résultat proche du nombre d’or.

Plus concrètement, la "proportion dorée", ou les rapports mathématiques de Fibonacci se retrouvent dans la nature (coquillage, pomme de pin…), dans la peinture (Botticelli, Michel-Ange…) mais aussi dans des architectures célèbres (pyramides, Acropole, etc.) et il est extrêmement tentant pour un dessinateur de les utiliser lorsque l’on cours après les proportions idéales.

Rares sont les architectes ou les designers qui n’ont jamais emprunté cette voie au moins une fois dans leur vie.

Michel Parmigiani, dont l’œil ne laisse passer aucune erreur, en a fait une priorité dans le dessin de ses montres, et c’est pour cette raison que les proportions de celles-ci semblent harmonieuses et élégantes. De la même manière, je me sers de ces calculs savants lorsque l’on crée pour la marque un espace, un objet ou un meuble. Concrètement, nous avons installé en parallèle ces quinze dernières années une famille de proportions qui donnent aux formes créées une cohérence harmonieuse, aussi bien dans le produit que dans l’environnement de la marque.

Aimeriez-vous concevoir vous-même une montre ?

T.C. : Dans ce métier, il faut savoir conserver un certain recul, je ne crois pas au designer omnipotent ! L’horloger maîtrise un métier qui s’acquiert après de longues années d’apprentissage, et si je crois savoir reconnaître un bel ouvrage horloger, je suis bien incapable de le concevoir. En outre, on sait qu’il n’existe qu’une quarantaine de références qui se vendent avec succès dans toute l’horlogerie, et on connaît la trajectoire de grands designers horlogers comme Gérald Genta par exemple, qui laissent derrière eux des objets iconiques et incontournables, mais ils se comptent sur les doigts d’une main ! En revanche, mon passé professionnel auprès de milieux très différents auquel s’ajoutent près de trente ans dans l’horlogerie m’entraîne de force à imaginer l’objet idéal. J’en ai une idée de plus en plus précise, ce n’est qu’une question de temps disponible…

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