Blue Lagoon

Coup de cœur pour Rodrigues

Un gros caillou flotte en plein océan Indien, loin de tout, oublié de tous, voici une planque où la vie comme on l’aime offre les bonheurs d’un autre âge. Merci Rodrigues.

Par Jean-Pierre Chanial

Pour ses 44 450 habitants, les urgences, connaît pas, le monde et ses turbulences, sans nous, s’il vous plaît. Rodrigues vit à l’écart de l’ordinaire. A 585 kilomètres de l’île Maurice dont elle dépend, ses journées paressent sur un rythme d’ailleurs. Seuls importent la brise du large qui glisse sur l’immense lagon, la pêche du jour vendue en direct sur la plage, on va se régaler, l’arrêt de l’autocar où s’échangent nouvelles, potins et rumeurs, l’étrange langueur qui ralentit le geste comme la foulée et l’immensité du ciel qui insuffle aux âmes leurs élans de liberté. J.M.G. Le Clézio, Nobel de littérature et inconditionnel de l’île, raconte (in Voyage à Rodrigues) : « Il y a ici une impression de lenteur, d’éloignement, d’étrangeté au monde des hommes ordinaires (…) qui fait penser à l’éternité, à l’infini ». Vacancière plus ordinaire, Jeanne Cherhal en rajoute lorsqu’elle chante Rodrigues : « L’air est doux quand il est d’un autre âge. Et la lenteur, la lenteur règne sur les corps et les cœurs ».

L’hôtel C Mourouk, face à la baie du même nom.

Valoriser une terre rare

Attention : ce caractère n’implique ni insouciance, ni indolence. La preuve, l’île se bat avec ardeur pour que Maurice l’alimente mieux et plus souvent (le cargo ravitailleur peine à assurer) afin que cessent les pénuries. Aujourd’hui, le lait pour bébé, demain, le gaz domestique, plus tard, ce sera l’essence, le papier, les tissus… Allez, Maurice, un peu plus de considération ! Rodrigues le mérite, au moins pour sa capacité à inspirer sa grande sœur : lorsqu’elle interdit les sacs en plastique sur son sol et que Maurice prend une décision comparable ; quand elle régule strictement la pêche aux urites (pieuvres locales) et au thon afin de préserver ses stocks et que l’idée fait son chemin dans tout l’océan Indien ; sans oublier qu’elle séduit nombre de Mauriciens ravis de vacances à l’abri des chaînes info, des influenceuses et des cours de Bourse. S’il te plaît, Maurice, prends soin d’elle, valorise cette terre rare !

L’immense lagon de Rodrigues.

La Route aux 52 virages

La modeste communauté locale a deux ancrages, son église et le marché. La première lance ses prières depuis Saint-Gabriel, petit bourg assez fier de sa cathédrale, zéro charme mais 2 000 fidèles un dimanche de belle ferveur, émotion garantie. Très symboliquement, on y arrive en suivant la « Route aux 52 virages » qui grimpe ici (670 mètres) en tourbillonnant jusqu’au ciel.

Vannerie sur le marché de Port-Mathurin.

Le second s’installe chaque matin sous la halle de Port-Mathurin, mini-capitale (6 000 âmes) de l’île. Et ça papote, et ça marchande, et ça rigole comme jamais entre les pyramides de fruits et de légumes, les étals d’épices, de vannerie (spécialité locale) ou de souvenirs. Plaisir de la rencontre, on a tant de choses à se dire, à partager, à s’offrir. Ce radeau fend l’océan sur un rayon de soleil.

La baie des kitesurfeurs

Le ballet des kitesurfeurs en baie de Mourouk.

Compléter avec l’exploration de l’anse Mourouk, vaste arc-de-cercle tapissé de bleu. Sa plage immaculée réunit les fans de kitesurf. Le spot de réputation mondiale (compétitions en juin et juillet) attire aussi bien les as que les débutants. Gardien de cette baie sublime, l’hôtel C Mourouk propose toutes les initiations et offre, depuis ses chambres ou sa terrasse, un spectacle permanent. De l’aube au crépuscule, des dizaines de pratiquants rivalisent d’arabesques et de cabrioles. Applaudir, c’est décidé, on s’y met demain.

Simple et pimpante, une chambre du C Mourouk.

10 000 tortues

Ensuite, direction la Réserve François Leguat. Ce français débarqua sur Rodrigues en 1691. Son livre de bord raconte les milliers de tortues vivant sur Rodrigues, à l’abri des tourments. Las, deux siècles durant, marins et pirates en escale prélevèrent leur ration de viande jusqu’à la disparition des testudines. Sur 20 hectares, la Réserve restaure ce patrimoine initial en accueillant 10 000 tortues chouchoutées comme jamais. Un joli parcours (guidé) chemine parmi les paisibles résidentes puis explore une vaste grotte où, évidemment, serait caché un trésor. On peut apporter son pendule.

Pensionnaires de la Réserve François Leguat.

« L’air est ivre »

Le guide raconte aussi que les lignes de départ et d’arrivée du Grand Trail de Rodrigues (début novembre, 1 400 participants), 73 kilomètres que les champions avalent en quelques heures, se trouvent à l’entrée de la Réserve.

Plaisir de la randonnée.

Les gambettes en vacances préfèrent fouler plus tranquillement la centaine d’autres pistes qui sillonnent l’île à l’abri des banyans et des eucalyptus. Toutes offrent des panoramas XXL que gardent des fermettes d’un autre temps. Un poulailler, les lignes du potager, le chien qui somnole et une petite causette pour reprendre son souffle, apprendre une autre manière de considérer le temps, attester que oui, Rodrigues a du cœur. Alors, Jeanne Cherhal fredonne :

« Je sais au fond de moi que j’aurais pu y vivre,
Les seins nus sous mon cuir, quelques livres,
Loin du fracas du monde et de sa marche à suivre,
L’air est fou, l’air est saoul, l’air est ivre. »

Planque pour deux.

Pratique

Vols quotidiens assurés par Air Mauritius au départ de Paris, avec escale à l’île Maurice. A partir de 1 100 euros l’AR en classe économique. www.airmauritius.com

Hôtel C Rodrigues Mourouk, devant le spot des kitesurfeurs. Environ 300 euros la nuit en chambre double, petits déjeuners compris. www.c-resorts.com 

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