ART ET MATIÈRE

Bernar Venet pour Alto : l’arc, le bronze, et la question du temps

Deux ans de résistance, des dizaines d'essais de patine, et une question philosophique posée à l'échelle d'un cadran : comment faire du Venet sur 40 millimètres sans trahir soixante ans d'œuvre ? La maison Alto a trouvé la réponse. On est allés vérifier à la Venet Foundation.

Par Arthur Frydman
Bernar Venet.

Il y a des artistes qui construisent des œuvres, et d’autres qui construisent des systèmes. Bernar Venet appartient à la seconde catégorie, ceux dont chaque geste, depuis le premier jusqu’au dernier, répond à une même question posée soixante ans plus tôt et jamais tout à fait résolue. La sienne, formulée simplement : que peut montrer une forme que les mots ne peuvent pas dire ? Et sa réponse, invariable depuis 1963 : les lois qui la gouvernent, et les accidents qui la défont.

Le Muy, Var, début avril. La Venet Foundation dort encore dans la fraîcheur du matin. Les arcs de Corten rouillé se découpent contre le ciel blanc, certains debout, d’autres effondrés dans l’herbe avec cette nonchalance précisément orchestrée qui est la marque de fabrique de l’artiste. Près de la piscine dessinée par François Morellet, géométrie ludique dans ce parc qui ressemble à un dialogue entre génies, Venet s’installe. Il a 84 ans, un café, et déjà plusieurs idées qu’il veut placer avant qu’on ouvre le carnet.

Pour comprendre ce que représente la collaboration avec Alto, il faut d’abord comprendre ce que représente Venet dans l’histoire de l’art et pourquoi son accord est si rare qu’il constitue, en lui-même, une information. Depuis le Tas de charbon de 1963, geste fondateur d’une sculpture non déterminée où la gravité écrit l’œuvre à chaque réinstallation, jusqu’à l’Arc Majeur en Wallonie pensé en 1984, la trajectoire de Venet est l’une des plus cohérentes et des plus radicales de l’art contemporain français et international. Versailles, le Louvre-Lens, la place Vendôme, Pékin, Berlin : les lieux traversés dessinent une carte mondiale d’une exigence qui n’a jamais cédé au marché. « Je n’ai jamais fait quelque chose parce que ça se vendait mieux, dit-il. J’ai toujours fait ce que je pensais être juste conceptuellement. Le reste, c’est une conséquence ».

Raphaël Abeillon (direction création chez Alto Watches) et Bernar Venet.

La seule entorse notable à cette règle du non-partenariat : la Bugatti Veyron Grand Sport de 2012, carrosserie recouverte des équations du moteur W16, la voiture comme sculpture mathématique en mouvement. Un manifeste, pas une concession. Avec Alto, la logique est identique ou presque. Thibaud Guittard, fondateur de la maison, a attendu. Deux ans de conversations, d’essais, de visites. « J’ai résisté, il m’a rappelé, j’ai dit ouais ouais ouais, ils sont venus… » Et puis quelque chose a basculé : la compréhension que le projet ne demandait pas à Venet de se trahir, mais de se traduire.

Raphaël Abeillon et Thibaud Guittard.

La bataille de la matière

Alto est une maison jeune, indépendante, construite autour d’une obsession : le monomatériau. Boîtier, cadran, aiguilles, tout dans la même substance, la même couleur, la même peau. Une montre pensée moins comme instrument que comme présence. Ce que l’horlogerie suisse mainstream cherche dans la brillance et la complication, Alto le cherche dans la profondeur et la cohérence formelle. Quand Guittard approche Venet, il ne propose pas d’apposer une signature sur un produit existant. Il propose de repenser la montre depuis le début, avec l’artiste, selon la logique de l’artiste.

La première question fut celle de la matière. Le Corten s’imposait comme évidence sentimentale, cet acier qui rouille pour se protéger, qui produit sa propre peau, qui change de visage selon les saisons et les années. Mais le Corten est magnétique : il détruirait le mouvement mécanique. Ses dépôts orangés sur le poignet rendaient la chose simplement impossible. Il fallait trouver l’équivalent : un matériau à la fois noble et amagnétique, porteur de la même temporalité active.

Ce fut le bronze. Historiquement associé aux cloches, aux statues antiques, à l’horlogerie de marine, le bronze est un alliage qui a toujours eu affaire au temps. Trois partenaires techniques mobilisés pendant des mois pour mettre au point la formulation spécifique de l’alliage, puis la patine. Et des dizaines d’essais, en consultation permanente avec Venet, pour obtenir ce brun chaud, vivant, stabilisé sans vernis, qui évoque le Corten sans le singer. Une couleur qui continue d’évoluer au contact du poignet, du climat, des jours. « La patine n’est pas un état final, précise Venet. C’est un processus. Exactement comme mes sculptures dehors ».

Ce que le cadran contient

Reste le cadran et c’est là que le projet devient vraiment singulier. La décision fut prise très tôt : pas de surface décorée, pas de motif imprimé ou gravé à plat. Une micro-sculpture. Raphaël Abeillon, directeur créatif d’Alto, et Venet ont travaillé ensemble la composition d’un effondrement en réduction : des arcs enchevêtrés qui creusent la matière sur plus d’un millimètre, produisant creux, ressauts, ombres portées, interstices où vient se loger le grain de la patine. Les aiguilles ne glissent pas sur une surface mais frôlent des crêtes. L’indexation est réduite à quelques repères, refusant d’encadrer ce qui est d’abord une sculpture. « Ce qui m’a intéressé, c’est cette réduction d’échelle. Passer du monumental à un objet porté au poignet. Comment conserver une rigueur formelle et conceptuelle dans un format aussi contraint ? C’est là que le projet est devenu pertinent pour moi », détaille Bernar Venet.

La nonchalance apparente de l’effondrement est trompeuse : chaque arc a été précisément placé, comme dans les performances en galerie où Venet renverse au chariot élévateur des séries de poutres. La chute organisée. L’accident maîtrisé. C’est toute la philosophie de l’artiste en quelques centimètres carrés. Dix pièces au total, pas une de plus. La rareté n’est pas un argument marketing, c’est la conséquence directe du niveau de contrôle exigé sur chaque détail de la matière. Assis dehors, dans la lumière maintenant haute du Var, Venet regarde ses sculptures comme s’il les voyait pour la première fois. « Le temps est à la fois support et sujet. Ma montre tourne tous les jours. Elle marque l’œuvre qui change tous les jours. Il y a peut-être autant de mouvement dans ce cadran que dans mes sculptures », conclut-il. Une manière, aussi, de boucler la boucle : du charbon déversé sur le sol d’une galerie en 1963 à un arc effondré sur un cadran de bronze en 2026, c’est la même question qui revient, portée différemment. Que peut montrer une forme que les mots ne peuvent pas dire ? Ici : que le temps s’use, se patine, et que c’est précisément pour cela qu’il vaut la peine d’être mesuré.

Consulter les détails techniques de la montre ART 01 – Bernar Venet.

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